Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
La Dimension du sens que nous sommes
Articles récents

Edgar Hilsenrath, la voie de l'impertinence, Agathe Pin-Chomette

25 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

Première biographie en français d'Edgar Hilsenrath.

De Leipzig à Siret, des pogroms aux ghettos, de Palestine à New York, la France et Berlin enfin, Hilsenrath aura toujours vécu en exil, même sa condition d'écrivain. Il lui faudra en effet attendre longtemps pour être reconnu en Allemagne, et plus encore avant d'apparaître comme l'un des écrivains majeurs du siècle.

Marginal, il le restera jusqu'au bout, férocement, non par pose mais par conviction : Hilsenrath vivait sans compromis possible, abrupt avec les journalistes, voire avec ses propres lecteurs. Il déploya en effet une écriture volontairement dérangeante, choisissant d'aborder la Shoah et le nazisme avec une crudité, un humour (noir) et une satire qui heurtèrent profondément. Rappelons que 60 éditeurs allemands refusèrent de publier Le Nazi et le Barbier, vendu pourtant à deux millions d'exemplaires aux États Unis. Hilsenrath refusa toujours d'adopter un ton plus « décent », grave et sacralisé, celui qu'on attendait de la littérature sur la Shoah, particulièrement en Allemagne, en quête d'une littérature du recueillement à laquelle il se refusa superbement.

 

Par ailleurs, Hilsenrath se méfiait comme de la peste des identités nationales et du chauvinisme qu'elles véhiculaient. Une attitude qui l'éloigna des grands récits collectifs, au point que l'on peut dire de son œuvre qu'elle est construite dans « une écriture expatriée ». Ce qui conditionna sa réception : on ne savait que faire de cette œuvre, non seulement inclassable, mais non localisable. Elle demeura longtemps une sorte d'œuvre sans pays, exilant Hilsenrath dans sa propre langue, l'allemand, pourtant sa « bien aimée ». Si bien qu'il fut d'abord reconnu aux États-Unis, puis en France, où l'on apprécia sa liberté stylistique, tout comme sa capacité à dynamiter les codes. Iconoclaste nécessaire, traitant la Shoah dans des registres relevant du grotesque, du burlesque, du scatologique, du rire grinçant, il ne pouvait que provoquer un vrai choc esthétique, ouvrant à ce que nul ne songeait ouvrir : rire dans l'horreur, non pour la minimiser, mais pour la montrer autrement. Dans Le Nazi et le Barbier, par exemple, il ridiculise un nazi qui se fait passer pour un Juif. Inversion totale des rôles, le rire y devient un outil de démystification, voire une revanche symbolique sous cette manière de dire que la réalité elle-même était aussi monstrueuse que grotesque.

 

Enfin, l'œuvre, aujourd'hui encore, ne peut que bousculer : elle est bâtie autour de l'idée que les nazis sont toujours parmi nous. Hilsenrath martèle dans ses romans que les nazis ne sont pas une figure du passé, mais une violence toujours tapie dans nos sociétés. En dévoilant ce refoulé collectif, il montre que nous n'avons jamais vraiment affronté ce qui rendait possible sa barbarie, rappelant, outre que les anciens nazis avaient trouvé aisément à se recycler dans les sociétés occidentales, que le nazisme lui-même n'était pas mort : il a juste changé de costume, et c'est cela que nous refusons de regarder en face.

 

 

Edgar Hilsenrath, la voie de l'impertinence, Agathe Pin-Chomette, Le Tripode, mars 2026, 208 pages, 19 euros, ean : 978-2370554871

 

 

#jJ #joeljegouzo #hilsenrath #letripode #biographie #litterature #essai

Lire la suite

Le Grand Large est un océan qui brûle

24 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #poésie

Nous avançons, pas même la gorge sèche,

pris dans une danse désormais trop pressée pour nous.

La Terre chauffe, halète,

mais nos pas reviennent toujours au même pas.

L’on trébuche, se relève, retombe encore.

Finnegan (Joyce) chute et renaît dans un éclat de rire et de chaos.

Nous,

chutons.

 

Les marées montent, les forêts brûlent, les saisons se défont.

 

Nous,

continuons la ronde comme si le mouvement seul pouvait conjurer la fin.

 

L'océan nous portait, mais ses vagues le submerge lui-même.

Partir, fuir,

il n’y a plus où fuir : là bas les oiseaux ne sont ivres que de notre ironie.

La mer qui jadis promettait l’échappée ne sait où elle commence, où elle finit.

Ses vagues ne sont plus des routes mais son propre gouffre.

 

Le large est un horizon qui brûle.

 

Mallarmé rêvait d’un navire qui fendrait l’ennui comme une voile neuve.

Nos voiles se consument avant même de s’ouvrir,

et le désir de partir se heurte à un monde sans ailleurs.

 

Nous tournons sur place, haletants, comme si le mouvement seul pouvait conjurer la fin.

 

 

Nous tournons de cette danse tragique

où chaque tour promet un recommencement plus mortel

et chaque recommencement une mort plus sûre.

Lire la suite

"Ce grand monde s'usera jusqu'à la corde" William Shakespeare

20 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #DE L'IMAGE

 

Lire la suite

PNJ, Eric Arlix

17 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #en lisant - en relisant

«J'ai». Dix fois, à dix âges différents. «J'ai». Pas grand chose au fond. «Leurs miettes face au chaos», pour le premier texte. De nouvelle en nouvelle, le livre avance par un même geste : un «j’ai» nu qui ouvre chaque existence comme on entrouvre une porte sur une vie cabossée. Ici, le sujet ne précède pas la phrase : il s’y fabrique tardivement, lorsque le genre finit par apparaître par exemple, comme un effet secondaire de l’histoire plutôt qu’un attribut premier.

Les voix qu'ont entend sont des silhouettes sociales, des trajectoires minuscules, des êtres assignés à l’arrière plan, des PNJ, personnes non joueuses, dans un monde qui distribue l’initiative à quelques-uns et la répétition aux autres. Chaque nouvelle dresse l’inventaire de ce que la société abandonne en partage : des restes, des manques, des défaites ordinaires. Le «j’ai» y devient alors un révélateur de la manière dont les vies se mesurent non à ce qu’elles sont, mais à ce qu’elles accumulent, ou échouent à accumuler. On vieillit, on tourne en rond, on recommence : la boucle sociale se referme sur ceux qui n’ont jamais eu la main. Mais le recueil n’ouvre pas sur une galerie de portraits, mais sur la cartographie de positions subalternes, un chœur de vies sans levier, où le langage lui-même révèle son manque avec ces «j'ai» qui ne sont sujets de rien, à peine grammaticalement, à tenter de se constituer dans un acte d'énonciation déroutant.

 

Qu'ont-ils en fait ? Quand le «je» devrait s'installer comme centre subjectif, alors que le verbe «avoir» n'ouvre qu'un espace d’objets, de propriétés, de manques. Un «j’ai» qui s'exhibe au fond comme une référence non lexicale : positionnelle. Alors quoi de ce «j'ai» répété ici comme quasi-anaphore ? De quoi serait-il l'anaphore, si rien n’a été posé avant ? Dans ce «j’ai» répété à l'encan, le «je» n'est l'anaphore que de la position du locuteur, dans une sorte de surdétermination par le monde, mais sous-détermination par le texte. Une anaphore tendue vers une présence, non une description. Mais une présence vide. D’où ce sentiment qu'il est posé comme ça, nu, et que tout ce qui suit (ce que j’ai, ce que je n’ai pas) n'est là que pour remplir cette position minimale.

 

Car ce «j’ai» ne se prend jamais dans les filets du «je suis», qui pourrait prédiquer un état ou une identité : «je suis fatigué», «je suis professeur». Le sujet se dit dans le verbe être, l'avoir signe autre chose. Une excroissance, une surcharge, un manque. «J’ai» prédique une relation de possession ou d’attribution : «j’ai une voiture», «j’ai mal», «j’ai peur», «j’ai rien». Enonçant, sans le dire, le sujet par ce qui lui est adjoint, ce qui lui est attaché, ce qui lui manque.

 

Or tout déborde dans ce «j'ai»... De choses, appelons comme cela aussi les moments, les engagements, les tentatives qui au final ne remplissent rien. Objets, attributs, habitudes, le «je» reste nu. Qu'importe que le verbe «avoir» accumule des prédicats qui saturent la figure du sujet, on assiste à une sorte de débordement par le rien: «j’ai» rien, «j’ai» tout, ce que je n’ai pas... Avoir y marque le manque, définit -terme impropre-, le sujet par une béance, pointe un centre vide, un lieu d’absence. Dans ce jeu-là, ce qui est «eu» ou «pas eu» déborde ce centre, le contredit, l'encombre. Le dépossède. Le désubjective : la subjectivité est la capacité à se poser comme «je». Or, ce «j'ai» qui se pose comme centre d’énonciation, n'énonce que sa béance.

 

Ce qui est fort c’est que ce geste ne dit rien de l'identité, presque rien du genre, mais beaucoup de la manière dont le sujet se charge ou se vide de ce qu’il «a». Il est à la fois un index (ça part d’ici, de moi) et le début d’un inventaire (liste de ce qui m’encombre, me manque, me constitue). C’est peut-être là sa puissance : ce tout petit marqueur qui ouvre la possibilité d’un discours infini sur le trop-plein et le vide du sujet.

 

Mais dans ce dispositif, le «j’ai» est aussi un mode d’entrée dans l’existence sociale. Or, sociologiquement, on est devant des vies non reconnues, des individus non nommés, des trajectoires sans prestige, des existences sans visibilité. Comme si l’identité sociale n’était pas un point de départ mais un résidu, un effet secondaire de la narration. n'est-ce pas exactement ce que vivent les «petites vies» dans les structures sociales : on ne les voit qu'échouée.

 

Un «j’ai» inventaire des défaites. Un «j’ai» devenu registre comptable de ce que la société fait aux individus : j’ai raté, j’ai perdu, j’ai laissé passer, j’ai accumulé du rien, j’ai survécu, j’ai vieilli. Un inventaire de ce que le monde social ne donne pas. Politiquement, cela dit quelque chose de très fort : le sujet contemporain n’est plus défini par ce qu’il est, mais par ce qu’il a ou n’a pas, capital économique, capital social, capital affectif, capital symbolique.

 

Le titre enfin est brillant : PNJ, personne non joueuse. PNJ comme figure politique du sujet sans agency... Dans les jeux vidéo, le PNJ est celui qui n’a pas l’initiative, celui qui répète des scripts, qui n’a pas de trajectoire propre, qui n'existe que pour remplir le décor. Figure parfaite du sujet dominé, du sujet assigné, du sujet sans prise sur le monde. Or ces nouvelles montrent que les individus avancent en âge, mais ni en pouvoir ni en reconnaissance, ni en capacité d’agir. Ils tournent en rond dans des scripts sociaux qui ne sont pas les leurs.

 

Le dernier «j’ai», celui de l’auteur, est crucial. Juste ce texte comme énième édition à son palmarès. Quelle auto dérision ! Même l’auteur, qui devrait être le seul «joueur» dans cet univers fictionnel, se retrouve pris dans la répétition, dans la circularité, dans l’impossibilité de faire œuvre autrement que par accumulation. On peut y lire une critique de la condition d’auteur dans un marché saturé, une critique de la surproduction culturelle, de la difficulté de sortir de sa propre boucle narrative. L’auteur devient PNJ de sa propre vie, bouclant à la perfection son dispositif narratif. Ou en faire une lecture politique : la société comme jeu où la plupart ne jouent pas. Ils accumulent des «j’ai» qui ne valent rien. Ils vieillissent sans progresser. Ils répètent des scripts sociaux.

 

 

Eric Arlix, PNJ, éditions JOU, février 2026, 86 pages, 10 euros, ean : 9782492628146

 

 

#jJ #joeljegouzo #ericarlix #editionsjou #litterature #pnj 

@ericarlix @tchichoon

Lire la suite

L'Histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes...

16 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais

A la demande de mes étudiants, j'avais proposé une phrase personnelle qui dise ce qu'est l'histoire, plutôt qu'une définition académique. Celle en titre de cet article. Cette phrase, je la tirai de mes lectures, essentiellement de Marc Bloch. De son Apologie pour l'histoire, ses notes sur le métier d'écrivain. De L'étrange Défaite aussi. Mais également de l'ensemble des textes édités par Pierre Nora autour de la Nouvelle Histoire et de lectures de Derrida.


Grammaticalement, j'avais conscience qu'elle dessinait un périmètre flou : l'antécédent grammatical est « dimension du sens », mais l'antécédent logique pourrait bien être « sens ». Ce décalage créait une sorte de flottement cognitif que je trouvais fécond : on ne savait plus si nous « étions » le sens lui-même ou la dimension dans laquelle ce sens pouvait se déployer. Ce « Nous » posait également problème : comme sujet collectif, de quoi parlait-il ? De l'humanité, des sociétés, des hommes dans leur temps ? Ou bien était-il existentiel : « nous sommes » au sens fort, ontologique : notre être défini comme « dimension du sens » ? Car la phrase ne dit pas « nous produisons du sens », mais « nous sommes » la dimension du sens : elle glisse de l’activité à l'ontologie.

 

D'autres ambiguïtés la traversait autour du sujet et de l'objet de l’histoire. Fallait-il définir l'Histoire comme « dimension du sens » ? Mais cette dimension était identifiée à « nous », sujet humain. Et la phrase semblait dire que l'histoire était à la fois ce que nous voulions étudier, et ce que nous étions... Ce flou généralisé, à mes yeux, n'était pas une faiblesse : il forçait à tenir ensemble trois niveaux : épistémologique (définition de l'histoire), anthropologique (définition de l'humain), éthique (responsabilité du « nous »). Il ouvrait, me semblait-il, plusieurs lignes de réflexion en contournant les représentations classiques de l'Histoire comme science du passé ou récit des événements, proposant au fond une définition relationnelle : l'histoire comme dimension, c'est-à-dire comme espace où se construisent, se transforment, se partagent, se discutent les significations.

 

Par ailleurs il y avait aussi un problème avec l'articulation sujet / objet, la phrase inclinant à refuser de séparer clairement l'historien des hommes comme de l'Histoire. Elle rejoint toutefois l'idée blochienne d'une science des hommes dans le temps, mais en la radicalisant : les hommes ne sont pas seulement l'objet de l'histoire, ils sont la condition de possibilité du sens historique. Elle implique que toute pratique historique est en même temps une prise de conscience de ce que nous sommes. Elle rend pensable une histoire qui n'est pas seulement la connaissance du passé, mais le travail sur notre propre dimension de sens. En somme, grammaticalement simple, je l'avais voulue sémantiquement dense, jouant sur l'ambiguïté de l'antécédent, sur celle du « nous » comme du verbe « être » pour produire une définition de l'histoire à la fois conceptuelle et existentielle.

 

Longtemps j'ai pensé que Marc Bloch aurait pu écrire une telle phrase. Dans l'Apologie, Bloch refuse par exemple explicitement la définition de l'Histoire comme « science du passé » et insiste sur le fait que son objet est les hommes dans le temps. Il fait de l'Histoire une science des hommes. Au pluriel. Soit le mode grammatical de la relativité, qui à mon sens rejoint l'idée de dimension : Bloch insiste sur le fait que l’historien doit choisir dans « l'immense et confuse réalité ». Il traque des liens, des causalités, des mentalités, des structures. L'histoire, chez lui, est une mise en forme du sens.

 

Quid alors du sujet de cette Histoire ? L'Apologie s'ouvre sur une question du fils de Marc Bloch : « Papa, explique-moi donc à quoi sert l'histoire. » Bloch y répond en articulant utilité civique, connaissance de soi des sociétés et mémoire organisée. Il écrit que l'espoir est que les sociétés « consentiront enfin à s'organiser rationnellement, avec leur mémoire et leur connaissance d'elles-mêmes ». Il m'est apparu que cela revenait à dire que l’histoire était la dimension organisée par laquelle les sociétés prenaient conscience d'elles-mêmes. Ce qui me paraissait très proche de « la dimension du sens que nous sommes ». En outre, Bloch ne cessa de rappeler que l'historien était un homme parmi les hommes, pris dans son temps. L'histoire devenait ainsi une science où le sujet connaissant était lui-même partie prenante de l'objet. La phrase « la dimension du sens que nous sommes » condensait à mon avis cette réflexivité : nous sommes à la fois ceux qui produisent le sens et ceux qui en sont l'expression.

En outre, dans L'étrange défaite, Bloch ne se contente pas de raconter la débâcle de 1940 : il analyse les responsabilités, les mentalités, les institutions, les élites qui ont conduit à cet effondrement. Il cherche le sens de la défaite, non comme fatalité, mais comme l'expression de choix, de routines, d'erreurs. Et la responsabilité qu'il établit est collective : Bloch l'élargit au-delà du cercle des seuls militaires : il met en cause l'école, l'administration, les élites politiques, les syndicats, les mouvements civiques, les habitudes de pensée. Il montre que la défaite est le résultat d’une dimension de sens, d'un ensemble de représentations, de pratiques, de croyances, que « nous » avons été, concevant ainsi L'étrange défaite comme un examen de conscience national. Bloch y pratique ainsi une histoire qui vise à faire voir aux Français ce qu'ils ont été. N'est-ce pas l'idée mise à nue d'une histoire comme dimension du sens que nous sommes ?

 

Dans son geste intellectuel, Bloch tendait vers une formulation de ce type. Je l'ai cru tout d'abord. Son Histoire était le lieu où se déployait, se mettait en crise et se rendait visible le sens que nous fabriquons et que nous sommes. En ce sens, elle condensait sa conception de l'histoire comme science des hommes dans le temps, science réflexive, civique, orientée vers la compréhension de ce que les sociétés font d'elles-mêmes.

 

Pourtant, cette phrase, aujourd'hui, ne me semble pas pouvoir être écrite par Marc Bloch. Il demeure des écarts décisifs. Dont l'ontologisation de l'histoire. Ontologiser l’histoire, c'est à dire passer du « nous produisons du sens » à « nous sommes la dimension du sens », n'introduit pas seulement un glissement métaphysique, c'est opérer à un déplacement du statut même de l’histoire. Marc Bloch aurait sans doute dénoncé l'ontologisation de l'histoire que cette phrase semble assumer comme risquant de dissoudre le métier dans une philosophie du sens. Non par conservatisme, mais parce qu'elle détourne l'historien de ce qu'il considérait comme l'essentiel : le métier. Ontologiser l'histoire, c'est glisser d'une pratique fondée sur les preuves vers une philosophie du sens. C’est risquer de dissoudre l'enquête dans une anthropologie générale. Bloch aurait vu là une menace : l'histoire n'est pas ce que nous sommes, mais ce que nous faisons des traces, des documents, des comparaisons. L’historien n'est pas un métaphysicien du sens, mais un artisan du vrai.

 

De plus, cette ontologisation efface ce qui, pour Bloch, était constitutif de l'histoire : son ancrage institutionnel et civique. Formé dans la Troisième République, il pensait l'histoire dans le cadre de la nation, de l'école, de l'État. Cette phrase, elle, dénationalise le sujet historique, universalise le « nous », et fait de l’histoire une dimension ontologique du sens plutôt qu’une science civique. Et puis, si l'histoire est ce que « nous sommes », elle risque de devenir tautologique : si nous sommes le sens, alors le sens est ce que nous sommes. Bloch aurait dénoncé ce risque de circularité. Il aurait in fine rappelé que l'histoire n'est pas la célébration de notre être, mais la mise en crise de nos représentations.

Alors, certes, la phrase semble posséder quelques vertus. Comme celle de démocratiser le sujet de l'histoire : si « nous sommes la dimension du sens », alors chacun, y compris les anonymes, les dominés, les masses, participe à la production du sens historique. Bloch n’aurait pas franchi ce pas : il se méfiait des masses, qu'il voyait souvent comme manipulables, tributaires des élites, rarement comme sujets autonomes du sens.

 

Mais si cette phrase paraît radicaliser son intuition d’une histoire réflexive, il n'en reste pas moins qu'elle la déplace dangereusement vers un horizon qui n'était pas le sien. Est-elle pensable à partir de lui, comme un prolongement critique, un héritage transformé, peut-être même une fidélité infidèle ? Et qu'est-ce que l'ontologisation de l'histoire, ce glissement du faire à l'être, peut apporter à la pensée historique contemporaine ?

 

La phrase semble pouvoir élargir le champ de l’histoire au-delà du passé : l’histoire n'est plus seulement ce que l'on étudie, mais ce que nous sommes en tant qu'êtres de sens. Elle devient une structure d'existence, un mode d'être-au-monde, pas très éloigné au demeurant de l'attitude de l'historien selon Marc Bloch. Or c'est ce que Derrida pointe lorsqu'il écrit que l'histoire est toujours déjà « à l'œuvre » dans toute signification : le sens, s'il n'est jamais donné, s'il est différé, est produit dans la trace, dans la relation, dans la temporalité. Ainsi, l'ontologisation permettrait de penser l'histoire comme une dimension constitutive de l'humain, non comme une simple discipline. Si nous sommes la dimension du sens, alors toute enquête historique est une enquête sur nous-mêmes : parce que le sujet n'est jamais extérieur à l'objet, parce que l'histoire n'est jamais purement descriptive, et qu'elle est toujours un travail sur les conditions de possibilité du sens.

 

Et puis, si nous sommes la dimension du sens, alors nous sommes aussi responsables de ses dérives, de ses violences, de ses exclusions. L’ontologisation permet de penser l'Hstoire comme éthique du sens et nous conduit à nous interroger sur la manière dont nous produisons du sens. Qui en est exclu ? Quelles voix sont tues ? C'est ici que Derrida est précieux, qui pense l’histoire comme responsabilité infinie envers les traces, les absents, les spectres.

 

Je maintiendrais donc cette phrase ?

 

Marc Bloch était ancré dans la Troisième République, formé à sa culture. Foi en l'État-nation, centralité de l'école dans son argumentation, valorisation des élites administratives et universitaires, s'exprimant dans une conception fortement institutionnelle de la vie collective. Même lorsqu'il critique ces institutions, il le fait de l'intérieur de ce cadre. L'Histoire, pour lui, reste profondément liée à la nation, à l'État, à la culture civique républicaine. Or la phrase « l'histoire, c'est la dimension du sens que nous sommes » dépasse ce cadre. Elle ne mentionne ni l'État, ni la Nation. Elle universalise un « nous » au-delà du cadre national, et pense l’histoire comme dimension ontologique du sens, et non seulement comme mémoire nationale ou science civique.

 

En outre, Bloch restait très centré sur les élites et les institutions. Dans L'étrange défaite, les acteurs principaux de cette débâcle sont les chefs militaires, les hauts fonctionnaires, les responsables politiques, les enseignants. Les masses apparaissent surtout comme tributaires (mais non victimes) des objets de propagande. Elles sont rarement conçues comme sujets politiques pleinement autonomes.

 

Ajoutons que dans l'Apologie, l’historien est un professionnel inséré dans des institutions savantes, travaillant sur des sources produites par ces institutions (archives, administrations, Église, etc.).

Or la phrase que j'ai proposé à mes étudiants décentre l’Histoire des institutions vers un « nous » potentiellement massif, qui inclut les anonymes, les dominés, les invisibles. Elle ne se contente pas de déterminer la responsabilité de chacun, elle appelle à une prise de conscience des masses : si « nous sommes la dimension du sens», alors chaque un participe à la production du sens historique. Or Bloch, encore une fois, se méfiait des masses, ou du moins, on l'a dit, il les voyait comme manipulables, mal informées, prises dans des routines et des préjugés. Il ne pensait pas l’Histoire comme appropriation du sens par les masses elles-mêmes. Ou en de quelques rares moments de liesse populaire, mises en route par des tribuns. Son horizon restait celui d’une pédagogie civique menée par des élites savantes.

 

La phrase forgée ontologise le lien entre histoire et sens, démocratise le sujet de l'histoire : le « nous » n’est plus seulement la nation, ni les élites, mais l’ensemble des sujets historiques. Enfin, elle politise la réflexivité : si nous sommes la dimension du sens, alors la prise de conscience historique est une émancipation, une sortie de la passivité. Bloch ouvre la voie à cela, mais il reste, par sa formation et son contexte, dans un cadre où l'Histoire est d’abord une science civique nationale portée par des élites, au service d'une mémoire organisée.

 

L'histoire, c'est la dimension que nous sommes, peut être lue comme une héritière de Marc Bloch. Est-elle un bon outil pédagogique qui permet de faire sentir à des étudiants à la fois la force et les limites d’une grande tradition historiographique, et les inviter à penser l’histoire comme ce lieu où se joue, pour tous, la dimension du sens que nous sommes ? Je l'ai cru.

 

#jJ #joeljegouzo #marcbloch #derrida #histoire #historien

Lire la suite

Un historien au Panthéon, Marc Bloch , l'Histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin

15 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #entretiens-portraits

À ce jour, aucune recension savante n'a été publiée de cette somme : Un historien au Panthéon. Ce qui est très habituel, les revues académiques françaises ayant un rythme de publication lent, pour laisser place à la réflexion rigoureuse. Cela dit, une intense activité scientifique autour de Marc Bloch a surgi : on citera simplement l'article Marc Bloch et le Panthéon de Nicolas Offenstadt (Cairn, 2025), comportant une réflexion sur les enjeux mémoriels de la panthéonisation, un Marc Bloch, historien contemporain publié par la Revue d’histoire au premier trimestre 2026, ouvrant à un large panorama critique de l’actualité blochienne, et bien sûr les Journées d’étude 2025-2026 (Paris 1, ENS, EHESS) consacrées à Marc Bloch, organisées par Florian Mazel lui-même.

Le contexte académique semble ainsi très propice au renouveau des études blochiennes, et les lignes critiques sont déjà identifiables grâce à ses travaux récents autour d'une panthéonisation qui en devient une sorte de moment historiographique.

 

L’entrée de Marc Bloch au Panthéon (le 23 juin 2026 et non plus le 16...), en effet, semble vouloir devenir un événement historiographique : le volume Mazel-Potin se place par exemple d'emblée au cœur d’un débat ancien mais réactivé autour de questions fondamentales, telles celles de savoir comment l’État républicain fabrique ses figures tutélaires, pourquoi il sélectionne certains historiens pour incarner une vertu civique, et comment cette reconnaissance peut éventuellement neutraliser la dimension critique de leur œuvre. L'ouvrage somme de Mazel-Potin interroge justement la tension entre canonisation et résistance intellectuelle, posant Bloch entre figure civique et historien médiéviste, plutôt que le déposant d'un côté ou de l'autre.

 

Il faut rappeler, ce que fait cet ouvrage évidemment, que Marc Bloch est reconnu du grand public plutôt comme résistant, sa réception s'étant surtout organisée autour de L’Étrange Défaite. Mazel-Potin ont donc cherché à rééquilibrer cette image en rappelant l’importance de son œuvre de médiéviste, son rôle dans la construction de la comparaison historique, ou son inscription dans les Annales comme laboratoire méthodologique. Ce qui revient à désingulariser Marc Bloch pour le replacer dans un collectif savant, contre toute tentation hagiographique.

 

Toutefois le sous-titre du volume, L’Histoire en résistance, semble poursuivre un débat antérieur : de longue date, on a fait de la résistance une catégorie d’analyse, surtout dans le contexte de la réception de Bloch. Mais, la résistance est-elle réellement un concept opératoire pour comprendre son œuvre ? Est-elle plus largement une catégorie heuristique ? N'est-elle pas qu'une projection contemporaine liée au contexte politique de 2026 ? Le volume semble du reste vouloir jouer sur les deux registres : la résistance politique (1940–1944), la résistance épistémologique (contre les routines, les dogmes, les paresses intellectuelles). On voit ici se dessiner un enjeu majeur : celui d'éviter que la catégorie ne devienne un mot-valise. Le livre en fait un outil critique : résister, chez Bloch, c’est d’abord résister aux évidences, aux routines, aux mythologies nationales. De ce point de vue, la panthéonisation apparaît comme un geste paradoxal : elle honore un historien qui n’a cessé de mettre en garde contre les usages politiques du passé.

 

Par ailleurs est posée la question de l’usage public de l’Histoire. Le livre s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place de l’historien dans la cité, les risques de captation politique des figures savantes, la tension entre mémoire nationale et travail critique. Enfin, et non des moindres questionnements, ce volume relève d'une historiographie de la réception : comment Bloch a-t-il été lu ? Chantier récent mais essentiel pour comprendre la construction des « grands historiens » qui traverse le discours contemporain. Plusieurs chapitres analysent la manière dont son œuvre a été mobilisée, parfois instrumentalisée, depuis 1944. On y voit se dessiner une véritable histoire de la postérité blochienne.

L'ouvrage dirigé par Florian Mazel et Yann Potin s’inscrit donc dans des contextes très particuliers, et pas uniquement celui de la panthéonisation de Marc Bloch, événement qui, comme le rappellent les directeurs de l'ouvrage, engage autant la mémoire nationale que la conscience disciplinaire. Or l’ouvrage se distingue d’emblée par son refus de céder à l’hagiographie : il ne s’agit pas de célébrer un « héros républicain », mais de restituer la complexité d’un historien dont l’œuvre, loin d’être figée, continue de travailler la discipline.

 

L’un des apports majeurs du livre est de replacer Bloch dans son épaisseur intellectuelle. Plusieurs contributions rappellent que le fondateur des Annales fut d’abord un médiéviste attentif aux structures sociales, aux formes de croyance, aux rythmes de longue durée. Cette réinscription dans le champ médiéval permet de rompre avec la tendance qui réduit Bloch à L’Étrange Défaite. Le volume montre au contraire la continuité entre son travail savant et son geste politique : même exigence de lucidité, même refus des explications faciles, même sens aigu de la responsabilité intellectuelle.

 

On pourra peut-être regretter, çà et là, une certaine dispersion thématique, inévitable dans un volume collectif de cette ampleur. Mais l’ensemble constitue l’une des contributions les plus importantes au moment Bloch que traverse aujourd’hui l’historiographie française. En définitive, Un historien au Panthéon n’est pas un livre de circonstance. C’est un ouvrage qui interroge, sans complaisance, ce que signifie faire de l’histoire dans un temps où la mémoire nationale tend à se substituer au travail critique. À ce titre, il honore véritablement la figure de Marc Bloch, non en la célébrant, mais en la questionnant.

 

Toutefois, si ce volume accompagne avec sérieux et élégance l’entrée de Bloch au Panthéon, il laisse dans l’ombre une interrogation : Marc Bloch n’est pas un historien de notre temps. Il est, par sa formation, ses réflexes intellectuels, son rapport à l’État, un homme du XIXᵉ siècle, formé pendant la IIIᵉ République, nourri de Durkheim, de Lavisse, de la Sorbonne d’avant 1914. Or le volume insiste sur sa modernité : son comparatisme, son refus des routines, son sens du collectif, mais dit peu de sa matrice intellectuelle profondément datée. Il n'interroge pas assez sa confiance dans la rationalité scientifique héritée du positivisme, sa vision organique de la nation, presque totalement subsumée sous le poids de ses élites, sa croyance dans la fonction civique de l’historien, voire sa conception quasi morale du métier. Autant d’éléments qui font de Bloch un héritier direct du XIXᵉ siècle, non un précurseur de nos débats contemporains sur la mémoire, les identités, les dominations ou les usages politiques du passé. En ne posant pas frontalement cette question, le volume risque de dépeindre un Marc Bloch surplombant nos attentes, nos inquiétudes, nos combats, et de le transformer en vigie républicaine, en conscience civique contemporaine, voire en figure morale statufiée pour temps troublés. Or cette opération, si elle rassure, déshistoricise Bloch. Elle gomme ce qu’il y a de daté, de situé dans un monde intellectuel qui n’est plus le nôtre. Peut-on vraiment faire de Bloch un penseur pour aujourd’hui sans trahir ce qu’il fut : un savant de la IIIᵉ République, un historien façonné par un monde disparu ? Le volume Mazel-Potin ouvre des pistes, certes, mais oublie peut-être sa distance d'avec les nôtres. Et c’est précisément cette distance, cette étrangeté, qui pourrait nous apprendre le plus.

 

 

Un historien au Panthéon, Marc Bloch , l'Histoire en résistance, sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, collection l'Univers historique, mars 2026, 582 pages, 27.90 euros, ean : 9782021546354

 

 

le livre est disponible à la librairie l'établi d'Alfortville.

#jJ #joeljegouzo #marcbloch #panthéon #histoire #essai #resistance #resistants #librairieletabli

Lire la suite

L'étrange défaite – Témoignage écrit en 1940, Marc Bloch (2/2)

13 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #Politique

Je ne reviendrai pas sur la composition ternaire de son ouvrage, bien étudiée par ailleurs. Ni sur les manques dans son analyse, dont Johann Chapoutot rappelle qu'elle a été produite sans aucune notes ni ressources bibliographiques. Encore moins sur les limites de l'exercice, maintes fois soulignées, non sans patelinage : Bloch a écrit dans l'urgence, pour appeler à une prise de conscience les générations à venir. Pas la sienne, qui a failli.

Des trois parties, on le sait, la troisième a été la plus commentée, celle portant sur la logique de l'effondrement de la société française. Évidemment à cause des analogies avec la période que nous traversons, qui voit la promotion de l'extrême droite se faire désormais au grand jour.

Qu'il soit simplement permis de rappeler que la seconde partie, consacrée à la faillite de l'élite militaire, avec ses descriptions des opérations, des tactiques, des batailles, etc., est impressionnante de précision, déroulant une argumentation d'une intelligence somptueuse. On peut juste s'étonner qu'elle n'ait pas fait davantage l'objet d'études plus serrées, tant cette réflexion est circonstanciée. Pourquoi, donc, un tel désastre militaire ? Bloch déroule sa réflexion en sept points essentiels, outre la vision des opérations (très piètrement) engagées sur les différents fronts, de l'analyse de la notion de distance à celle des flux routiers, en passant par la gestion administrative des équipements et des hommes, aussi bien que par l'étude de la pyramide des âges de la chaîne de commandement. Selon lui, et on appréciera l'élévation de ses vues, « le triomphe allemand fut une victoire essentiellement intellectuelle » : nous pensions la guerre dans les concepts de 14-18, eux la pensaient dans des cadres renouvelés.

L'argument intellectuel est typique de la démarche de Bloch : là se situe aussi la faillite de la société française. Rien d'étonnant à ce qu'il ait proposé, et que l'on trouve dans ce même ouvrage, une réflexion sur la réforme nécessaire de l'enseignement.

Faillite intellectuelle, évidemment celle des élites, doublée d'une faillite morale : la Droite toujours prompte à trahir la République, la Gauche godillant à vue, la bourgeoisie ne songeant qu'à faire sécession d'avec la nation en se muant en régime de notables appuyé par la finance et la presse, cette dernière servant non plus le Bien Commun mais uniquement des intérêts vils et « cachés », bref, tout un système de société agonisant et versant dès lors dans l'effondrement le plus total.

Les élites en cause bien sûr, mais pas que, à ses yeux : les syndicats ne sont pas épargnés, ni les classes populaires, ni les classes intermédiaires, les uns et les autres enferrés dans ce qu'il nomme « l'esprit de jouissance » ou « l'esthétisme de l'humanisme français ». Car les dirigeants ne sont à ses yeux que ce que « l'ensemble de la communauté française leur a permis d'être » : chaque citoyen de son époque en porte donc la responsabilité.

Au fond, ce qu'on retient, c'est l'urgence. Sur laquelle des signes avant-coureurs auraient dû nous alerter. Bloch cite l'Espagne, nous pourrions évoquer Gaza, la presse entre les mains de quelques milliardaires, les dirigeants industriels et le personnel politique prêt à remettre le pouvoir non seulement entre les mains de personnalités incompétentes, mais toxiques à la démocratie.

Ce que Bloch nous lègue, c’est une méthode pour lire ces signes, et l’exigence de ne pas les ignorer. Si l’on consent à voir... Nous sommes, nous aussi, devant une urgence. Les signes sont là, aussi visibles que ceux qu’il relevait : concentration médiatique, élites politiques prêtes à toutes les compromissions, effritement du sens commun démocratique, banalisation de l’extrême droite. Rien de tout cela ne peut nous surprendre.

Mais notre situation n’est pas la sienne. Bloch pensait un danger venu de l’extérieur, porté par une puissance étrangère. Le nôtre vient de l’intérieur, il s’est formé dans les interstices mêmes de nos institutions, dans les routines de la Ve République, dans ce système politique qui a méthodiquement verrouillé l’expression démocratique jusqu’à la rendre presque inopérante. Or, là où Bloch se méfiait des masses, nous savons désormais que ce sont précisément elles qui manquent. C’est là que se jouera la différence décisive.

Bloch appelait à une prise de conscience des élites, nous, nous devons appeler à un réveil des masses. Non pas pour répéter les formes anciennes d'appel au Peuple, mais pour rouvrir l’espace politique que les institutions ont refermé. Pour que la démocratie cesse d’être un décor et redevienne une force vivante. L’urgence, aujourd’hui, est de réapparaître. De refaire puissance collective. Bloch nous apprend à reconnaître les signes de l’effondrement, notre temps nous oblige à inventer une nouvelle réponse.


 

 

Marc Bloch, L'étrange défaite, Témoignage écrit en 1940, préface Johann Chapoutot, nouvelle édition, collection Témoins, Gallimard, mai 2026, 294 pages, 22 euros ean : 9782073147806.

 

#jJ #joeljegouzo #johannchapoutot #marcbloch #letrangedefaite #histoire #témoignage #gallimard #essai #panthéon


 

Lire la suite

L'étrange défaite – Témoignage écrit en 1940, Marc Bloch (1/2)

12 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #entretiens-portraits

Dans sa préface, Johann Chapoutot rappelle tout d'abord que Marc Bloch avait sobrement intitulé son manuscrit «Témoignage écrit en 1940 », un titre d'historien, conscient des difficultés de l'exercice auquel il s'était contraint, examinant donc en historien la construction de son témoignage selon des critères savants. Le titre qu'on lui a donné et sous lequel il est désormais connu, avec son « petit chic littéraire » s'agace Chapoutot, et par cet effet littéraire, évide la position dans laquelle se trouvait Marc Bloch : quelqu’un qui parle depuis l’intérieur de la catastrophe, et non depuis un balcon stylistique. Bloch n’a pas voulu un titre qui brille, mais un mot qui engage. Témoignage, c'est exactement le contraire d’un effet : c’est un corps qui se présente à nous, qui nous dit « j’y étais », et qui accepte d’être jugé à son tour. Bloch voulait un dépôt, pas une élégance. Il voulait un mot sans grâce, sans halo, un mot qui ne protégerait pas, ni lui ni son lecteur.

Ce titre que tout le monde consacre aujourd'hui, Chapoutot en fait la conclusion de sa préface : l'étrange défaite, dit-il, pourrait bien être celle de bien des lecteurs, qui auront oublié que le titre véritable parlait d'une brûlure.

 

On voudrait maintenant le hisser là-haut, sous la coupole où l’air est filtré par les discours officiels, où les noms deviennent des ornements. On voudrait empaqueter Marc Bloch dans la rhétorique nationale, l'estampillé « grand homme », livré clé en main à l’édification publique. Comme si l’histoire, la vraie, celle qu’il a traquée, avait besoin de ce genre de mausolée. Bloch avait demandé un enterrement civil. Avec juste deux mots gravés sur sa tombe : Dilexit veritatem. Il a aimé la vérité. Pas la vérité comme concept, mais comme risque. Comme blessure.

Qu'on le panthéonise, certes, il le mérite bien. Mais pas pour le momifier dans la cire élitaire, lui qui n’a cessé de défaire les récits trop bien tenus en laisse, de fissurer les légendes, de montrer que l’histoire n’est pas un musée mais un champ de bataille où les vivants se débattent avec leurs morts. On va l'arracher à sa tombe civile pour le hisser dans un temple où l'on récite des phrases molles, pour faire de lui un monument, pour le figer, lui qui n’a vécu que dans le mouvement.

Le Panthéon, c’est l’endroit où l’on range ceux qu’on ne veut plus entendre, ceux qu'on neutralise, à qui l'on offre cette curieuse éternité amémorielle en fin de compte, en échange de leur voix. Or Bloch n’a pas écrit pour être sanctifié : il a écrit pour être contredit. Dilexit veritatem, voilà ce qu’il voulait. Deux mots pour résidence. Deux mots contre toutes les récupérations. Car Bloch reste une écharde. Pas un cadavre qu’on enferme dans un mausolée où l’histoire devient décor.

« J'appartiens à une génération qui a mauvaise conscience », témoignait-il. Pas une plainte, pas une posture : une constatation. Lucide, comme une pierre posée sur la table. Sa génération a eu tout le loisir en effet de voir venir la terreur, de sentir le sol trembler, mais elle n'a pas su, ni peut-être voulu bouger. Elle a laissé Hitler advenir comme on laisse une ombre s’allonger. Bloch ne s’en lave pas les mains. Il ne s’offre aucune échappatoire. Il sait qu’il n’a rien à enjoliver, rien à sauver dans cette histoire. Il sait que les élites ont failli, il le démontre ligne après ligne, comme on retourne un cadavre pour montrer les causes du décès en médecine légale. Il sait qu’il était de cette élite-là, qu’il n’a pas été ce prophète isolé dans le désert qu'il aurait dû être, qu’il a partagé les illusions, les lenteurs. Mais cette culpabilité, chez lui, n’a rien à voir avec « l’affliction ergotante » qu'évoque Chapoutot, des jérémiades complaisantes des Céline d’hier et d’aujourd’hui. Pas de posture : chez Bloch la culpabilité est une braise, pas une scène. Elle brûle juste, elle brûle vrai. Elle ne cherche pas à séduire, ni à scandaliser, elle dit simplement : nous avons manqué. Et dans ce nous, il s’inclut. Sans se frapper la poitrine. Bloch se tient là, debout dans la lumière crue : j’ai vu dit-il, j’ai su, et je n’ai pas assez fait. Pas de plainte. Pas de pose. Car sa mauvaise conscience n’est pas un ornement. C’est une cicatrice. Elle rappelle seulement que l’histoire n’est pas un fleuve tranquille qui nous est extérieur : elle passe par nos veines. Bloch ne cherche pas à se sauver. Il cherche à comprendre. Et dans cette compréhension, il accepte d’être atteint. C’est cela, sa grandeur : ne pas se tenir hors du désastre, mais dedans, avec cette lucidité qui ne pardonne rien, surtout pas à soi-même.

La préface de Chapoutot ne caresse pas Bloch dans le sens du marbre. Elle ne le panthéonise pas, elle ne le sanctifie pas, elle ne l’embaume pas dans un ronronnement politique. Elle fait l’inverse : elle nous interdit de penser Bloch sans risque, sans cette brûlure qui traverse Témoignage. Chapoutot démonte à l’avance toutes les tentations de récupération : le Bloch consensuel qu’on rangera dans une vitrine pour ne plus avoir à l’entendre. On veut le lisser, s'exaspère Chapoutot, mais Bloch n'est pas un bibelot républicain : c'est une alarme. Une alarme qui sonne encore.

Bloch était l’homme du Bien commun, de l’Universel, du Collectif. Pas un totem encore une fois. Mais un homme qui pensait avec les autres, pour les autres, parmi les autres. Un homme qui refusait les récits qui purifient. N’en faisons pas un fétiche.

Et si, comme le dit Chapoutot, l’identité de Vichy fut la trahison, alors ne rejouons pas cette scène. Ne laissons pas notre époque, la nôtre, pas celle de 1940, glisser vers sa propre défaite qui n'aura rien d'étrange car déjà elle semble consentie : on n'abdique pas par fatigue, mais par cynisme.

La République d’aujourd’hui n’a pas besoin d’un Bloch empaillé. Elle a besoin de son inconfort. De sa lucidité. De sa mauvaise conscience. Elle a besoin qu’on entende, dans Dilexit veritatem, non pas un hommage, mais un avertissement. Ne consentons pas au pire. Ne laissons pas la vérité devenir un slogan. Ne laissons pas Bloch devenir un alibi. Il n’a jamais écrit pour qu’on l’admire. Il a écrit pour qu’on se réveille. Et nous sommes exactement au point où Bloch en était quand il écrivit son Témoignage.


 

Marc Bloch, L'étrange défaite, Témoignage écrit en 1940, préface Johann Chapoutot, nouvelle édition, collection Témoins, Gallimard, mai 2026, 294 pages, 22 euros ean : 9782073147806.

 

#jJ #joeljegouzo #johannchapoutot #marcbloch #letrangedefaite #histoire #témoignage #gallimard #essai #panthéon

Lire la suite

Marc Bloch, l'Historien combattant, Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot

10 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #essai, #essais, #entretiens-portraits

Une bande dessinée magistrale, et dans le genre, et dans l'objet.

16 juin 1944, 20h, prison de Montluc, Lyon. Les nazis font l'appel des résistants capturés, qu'ils chargent dans leurs camions. Place Bellecour, au quartier général de la Gestapo, ces camions reçoivent leur ordre de mission. L'un d'eux roule déjà sur une route de campagne, s'arrête, les SS en font descendre quatre résistants, les abattent. Le camion reprend sa route. Quelques kilomètres plus loin, nouvel arrêt, quatre nouveaux résistants sont tués, et ainsi de suite jusqu'aux quatre derniers à qui l'on donne pour choix de courir aussi vite qu'il est possible pour atteindre la lisère du bois avant que les balles ne les fauchent. Trois s'élancent et sont abattus. Le dernier ne court pas. C'est Marc Bloch, que les nazis assassinent.

Tout est poignant dans ce fil narratif, souligné par un dessin pudique, sobre, digne.

Très vite, le récit bouleverse les chronologies. On est à Clermont-Ferrand, où Marc Bloch rejoint la résistance et court déposer chez un ami de longue date un manuscrit pour qu'il le cache : il s'agit de Témoignage, qui prendra après sa mort pour titre L'étrange défaite. On suit le parcours du manuscrit tout au long de l'ouvrage et de la guerre. Enfermé dans une boîte blanche enterré dans un coin de terre avant d'être redécouvert après guerre.

 

Dilexit veritatem. Il a aimé la Vérité.

18 mars 1941, Clermont-Ferrand. Marc Bloch rédige son testament. Dilexit veritatem : les seuls mots qu'il veut voir gravés sur sa tombe.

 

Sa vie nous est offerte alors dans une biographie à la fois tendre et savante. Tendre : toujours l'humain au premier plan, à portée de cœur. L'élève studieux bien sûr, mais tellement responsable déjà. L'étudiant brillant. Puis l'engagement de 14-18, le courage qu'il y déploie, qui lui vaudra cinq citations pour actes de bravoure. Marc Bloch, normalien, intègre la guerre comme sergent, combat sur le front aux côtés des hommes qu'il commande, vit les tranchées, les gaz. Mais déjà, le jeune officier qu'il devient très vite, observe, accumule les notes sur ce qu'il vit avec une sagacité rare. Le voici s'interrogeant quant aux rumeurs qui se propagent sur le front. Il questionne, recueille des témoignages, rédige un essai : Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la Guerre, que la Revue de synthèse historique publiera en 1920. Déjà, Marc Bloc cherche à comprendre plutôt qu'à juger, dans ce cas présent, le rôle social des récits de rumeur. Déjà Marc Bloch travaille sur les représentations collectives, qui deviendront plus tard l'un des piliers de l’École des Annales.

Toute sa carrière nous est présentée, tous les ouvrages qu'il publie, avec pour chacun, un compte rendu savant d'une rare tenue.

Il faut saluer l'incroyable prouesse des auteurs, l'incroyable élévation intellectuelle de cette Bande Dessinée, qui nous porte littéralement au meilleur du genre en conjuguant sobriété graphique et densité documentaire, pour rendre justice à la vie d'un historien qui sut, toujours, s'engager. Soutenu par la voix de Suzette Bloch, le récit est limpide, traversé d'un éclat discret qui offre une entrée dans l’œuvre de Marc Bloch, la rendant accessible à tous, tout en mettant en œuvre une capacité rare à dire les sciences sociales en articulant la recherche à la création. Une référence assurément, qui permet la large diffusion de la pensée de March Bloch, si essentielle aujourd'hui encore.

 

 

Marc Bloch, l'historien combattant, Jean-David Morvan, Suzette Bloch, Laurent Bidot, Taillandier, juin 2026, 23 euros, ean : 9791021067974.

 

 

#jJ #joeljegouzo #histoire #essai #bd #marcbloch #ehess #historien

Lire la suite

Bouvard et Pécuchet, Flaubert

8 Juin 2026 , Rédigé par joël jégouzo Publié dans #LITTERATURE

Bouvard et Pécuchet raconte l’aventure de deux copistes qui, héritant d’une petite fortune, décident de tout apprendre par leurs propres moyens et échouent dans chaque domaine, transformant leur quête de savoir en encyclopédie du ratage humain. Le roman les voit ainsi se lancer tout à tour dans l’agriculture, la chimie, la philosophie, la pédagogie, la politique, la littérature, et bien d’autres disciplines. Leur énergie est immense, mais leur compréhension toujours défaillante. On a dit qu'il s'agissait d'une satire de la bêtise et du savoir : Flaubert utilise leurs échecs pour dresser une critique féroce de la crédulité, des systèmes de pensée, des modes intellectuelles et de la prétention encyclopédique du XIXᵉ siècle. Ce n'est pas faux. Flaubert voulait composer le grand livre de la bêtise moderne, une sorte d’anti roman total où l’humanité, croyant tout savoir, se révèle incapable de comprendre quoi que ce soit. Il porta ce projet pendant plus de dix ans, dans une entreprise quasi encyclopédique : il lui fallait rassembler, condenser, parodier et démonter tous les discours du XIXᵉ siècle, pour montrer comment chacun, pris séparément, tourne au ridicule dès qu’on le suit à la lettre. Cela dit, c'est moins la démarche scientifique qu'il fustigeait que la diffusion massive, mécanique et souvent stupide du savoir scientifique, devenu prêt à penser pour esprits crédules, slogan, recette, superstition, moquant cette vulgarisation bébête qui transformait la science en catéchisme pour esprits paresseux, où la méthode disparaissait au profit du jargon.

 

Mais il ne s'agissait que de la première partie de son projet. La suite devait être une immense compilation de citations, absurdes, contradictoires, tirées de livres, de journaux, de traités, de discours, de publicités, d'encarts commerciaux divers, de notes traînant ici et là, griffonnées par n'importe qui. Bouvard et Pécuchet, revenus à la copie, auraient recopié ces fragments. Le lecteur aurait vu défiler une anthologie de la bêtise humaine sans commentaire, sans intrigue, sans psychologie. Un livre-monde, où supprimer toute fiction pour ne laisser que la matière brute du discours humain, soit un dispositif littéraire, une machine à montrer la bêtise humaine à l’état pur. Flaubert avait accumulé des milliers de fragments. Dans un geste d’une modernité stupéfiante il inventait le collage, le montage, la littérature documentaire, le ready-made textuel, transformant son texte en critique de la littérature elle-même : le roman s’effaçant pour laisser place à la matière brute du monde. Car Flaubert rêvait d’un livre où l’auteur aurait totalement disparu, où la bêtise aurait parlé d’elle-même dans une sorte de farcissure textuelle capable de dissoudre toute littérature.

 

Cette partie, décidément la plus novatrice de toute la littérature du XIXème siècle, ne vit jamais le jour. 5 000 pages accumulées, 1500 livres étudiés pour l'écrire, des cartons entiers de bouts de papiers récoltés partout où il le pouvait, Flaubert donnait à entendre tous les discours, ou peu s'en fallait, de son siècle. Sa nièce demanda à Guy de Maupassant de mettre en forme cet objet incongru. Il y passa trois ans, avant de jeter l'éponge.

 

Enfin, il faut lire Bouvard et Pécuchet dans cette édition. Pour plusieurs raisons. D'abord parce que Flaubert mourut avant de le finir, laissant certes ses notes, se phrases déjà élaborées mais multiples sur tel ou tel objet, et les derniers chapitres, ni vérifiés ni composés. C'est sa nièce qui acheva -si l'on peut dire et dans les deux sens du terme- l’œuvre, piochant dans les brouillons, écrivant les articulations qui manquaient et dans la foulée, relisant l'ensemble, se mit à réécrire nombre de passages du roman -Flaubert était certes un grand écrivain, mais à ses yeux, pas toujours... L'édition française n'y vit rien à redire. D'autant que l'ouvrage n'eut aucun succès. L'on reprit d'années en années cette édition fâcheuse...

L'édition ici présentée contient un appareil critique des plus savants, qui sur les derniers chapitres, expose avec clarté les choix établis pour la composition finale, à partir d'analyses génétiques de l’œuvre mais également stylistiques, grammaticales, etc., proposant souvent les différentes versions entres lesquelles Flaubert hésitait.

Enfin, l'appareil critique est littéralement stupéfiant par sa dimension lexicale : Flaubert s'est fait le lexicologue de son siècle. Son texte révèle des pratiques disparues, autant en chimie qu'en agriculture, recensant tout le vocabulaire qui fut celui à travers lequel le monde fut appréhendé, mais qui nous est étranger aujourd'hui. Quiconque sait l'importance du lexique saura y trouver ici son plaisir.

 

Bouvard et Pécuchet, Gustave Flaubert, introduction et notes de Pierre-Marc de Biasi, Le livre de poche - classiques, mai 2021, 478 pages, 6.40 euros, ean : 9782253104339

 

#jJ #joeljegouzo #flaubert #bouvardetpecuchet #litterature

Lire la suite
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 70 80 90 100 > >>